Naît-on ou devient-on leader ?

Le prof. John Antonakis.  F.Imhof©UNIL

Le prof. John Antonakis. F.Imhof©UNIL

Dans le cours Leadership du programme EMBA de l’Université de Lausanne et lors d’une recherche au sein d’une grande entreprise suisse, le professeur John Antonakis démontre que le charisme se travaille comme, par exemple, la course à pied, même si l’on peut être aussi plus ou moins doué.

Professeur de Comportement Organisationnel à la Faculté des HEC, John Antonakis avait montré, dans une précédente recherche, à quel point le visage des politiciens pouvait influencer leur carrière. Faire bonne figure offre un irrationnel gage de compétence. Publiée dans le journal Learning & Education de l’Academy of Management (une des meilleures revues en sciences de l’éducation), une double étude du même professeur, réalisée avec ses étudiantes Marika Fenley (HEC) et Susan Liechti (Faculté des SSP, institut de psychologie), vient aujourd’hui suggérer que l’apprentissage de certaines techniques peut transformer l’image d’un leader et mieux faire accepter des décisions difficiles ou stratégiques.

Le physique, la personnalité, le côté «born leader», l’intelligence même, relèvent en bonne partie des gènes, souligne John Antonakis, qui se base sur des études de génétique comportementale réalisées avec de vrais et de faux jumeaux séparés peu après leur naissance. Le pro-fesseur évoque les limites du «hardware», avec lesquelles on peut difficilement transiger, et la possibilité spectaculaire de modifier le «software» des personnes.

La preuve en deux temps : d’abord, une étude de laboratoire réalisée dans son cours en EMBA avec 41 étudiants (cadres âgés en moyenne de 35 ans) et 135 observateurs de niveau master (moyenne d’âge 27 ans). Enregistrés deux fois en vidéo avec le même look et dans la même situation décisionnelle (informations difficiles à communiquer dans un contexte fictif), les cadres ont livré une première prestation avant (Time 1) et une seconde après leur formation (Time 2). Ces 82 discours ont été répartis de manière aléatoire entre les groupes d’observateurs, qui les ont notés, voyant ainsi entre trois et quatre prestations, mais jamais le même leader deux fois. Les deux discours de chaque leader ont donc été vus par deux groupes indépendants d’observateurs. Quatre experts ont compté la densité des tactiques de leadership charismatique utilisée par les cadres, ainsi que leurs compétences en communication, les tactiques charismatiques allant donc au-delà de ces simples compétences.

Dans une grande entreprise suisse
A une ou deux exceptions près, tous les «EMBAs» se sont améliorés ; certains, meilleurs au départ, plus que d’autres. Les comparaisons ont été faites d’une manière absolue (en comparant les notes reçues par chaque leader dans leurs deux différents groupes d’observateurs) et d’une manière relative (dans chaque groupe, trois ou quatre leaders ont été comparés entre eux, avec des discours de type Time 1 et Time 2 mêlés). Les résultats statistiques ont montré que même en tenant compte des effets constants chez les leaders (par exemple l’apparence ou la voix) et de leurs compétences en communication, plus un discours a été nourri par des tactiques de leadership charismatique, plus il a été jugé comme typique d’un bon leader ; donc, de manière absolue et relative, un discours Time 2 l’a emporté sur un discours Time 1.

Ensuite, une étude de terrain dans une grande entreprise suisse a comparé un groupe de managers ayant suivi un cours en leadership charismatique avec un groupe contrôle. Ces deux groupes (moyenne d’âge 42 ans) étaient notés par leurs pairs, leurs chefs et leurs subordonnés à trois mois d’intervalle (avant et après l’intervention). Résultat : les managers ayant suivi la formation ont tous été mieux notés lors de leur seconde prestation. Peu ou pas de changement d’image, en revanche, pour les cadres du groupe contrôle. Autrement dit, la même personne peut être vue différemment si elle a suivi une formation appropriée, indépendamment de sa voix, de son look, de son accent et d’autres critères constants.

Secret de fonction!
Quelles sont ces tactiques charismatiques - «Pour les connaître et les pratiquer, il faudrait suivre mon cours en «Leadership» du EMBA ou «Leadership Development» dans le programme Master en Management, mais je peux vous dire que nous travaillons sur les émotions, la gestuelle et l’emploi de tactiques rhétoriques telles que... J’arrête là, secret de fonction oblige», esquisse le professeur en souriant.

Les présidents américains aussi
Pour montrer l’importance de ces tactiques, son étudiant doctoral Philippe Jacquart (actuellement post-doctorant à Wharton, Université de Pennsylvanie) a mené une étude sur les discours des postulants à la présidence des Etats-Unis entre 1916 et 2008. La densité en matière de tactiques charismatiques a prédit les vainqueurs au-delà des effets macroéconomiques. Pour conclure, le Antonakis s’amuse : «La prochaine fois que quelqu’un me demande si on naît ou devient leader, je vais certainement répondre : avez-vous déjà rencontré quelqu’un qui ne soit pas né ?»



 
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