Pourquoi les parties en conflit cessent de se battre

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La répartition géographique des cessez-le-feu dans le nouveau jeu de données. (G
La répartition géographique des cessez-le-feu dans le nouveau jeu de données. (Graphique : Clayton et al. 2022)

Le chemin vers la paix passe généralement par un cessez-le-feu. Dans le cadre d’un projet de recherche international, des chercheurs montrent dans quelles conditions les parties en conflit dans une guerre civile sont prêtes à déposer les armes et pourquoi elles décident de le faire.

L’essentiel en bref

  • 2202 cessez-le-feu ont résulté de 109 guerres civiles dans 66 pays entre 1989 et 2020.
  • Durant les mois particulièrement sanglants, les parties en conflit sont plus enclines à conclure un cessez-le-feu.
  • Les cessez-le-feu interviennent souvent au cours du premier mois d’un conflit. Il faut ensuite attendre en moyenne quatre ans avant que les chances de les voir se réaliser à nouveau augmentent.
  • Un autre facteur qui augmente la probabilité d’un cessez-le-feu est le départ ou la chute du gouvernement pendant une guerre civile.
  • Les parties au conflit sont plus enclines à déposer les armes si elles ont une justification politique.
  • Les cessez-le-feu servent souvent des objectifs politiques ou militaires qui ne sont pas compatibles avec une résolution pacifique du conflit.

Les cessez-le-feu sont des accords par lesquels une ou plusieurs parties au conflit s’engagent à cesser les combats. Bien qu’ils ne résolvent généralement pas les problèmes à la base d’un conflit, ils constituent une étape importante pour mettre fin aux guerres civiles.

Mais pourquoi les parties en conflit décident-elles de déposer les armes ? Et quand sont-elles plus disposées à le faire ? Pour répondre à ces questions, des scientifiques de l’EPFZ, de l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO) et de l’Université d’Uppsala ont établi le premier ensemble de données complet sur les cessez-le-feu dans toutes les guerres civiles entre 1989 et 2020. Ils ont examiné 2202 accords conclus lors de 109 conflits internes dans 66 pays.

Les études publiées dans le Journal of Conflict Resolution montrent que les raisons des cessez-le-feu dans les guerres civiles sont plus variées qu’on ne le pensait jusqu’à présent et qu’il existe une série de conditions qui les favorisent. Les conflits interétatiques étant tout à fait exceptionnels durant la période couverte par l’étude, les auteurs ne les ont pas pris en compte.

Un phénomène mondial

Dans presque toutes les guerres civiles entre 1989 et 2020, les parties ont tôt ou tard décidé de cesser les combats, même si ce n’était souvent que pour une durée limitée. Les cinq pays qui ont connu le plus grand nombre de cessez-le-feu sont le Soudan (169), suivi de l’Inde (167), des Philippines (157), de la Syrie (140) et d’Israël (103).

En Amérique latine, la plupart des cessez-le-feu ont été signés entre 1989 et le début des années 1990, principalement en raison des processus de paix au Salvador, au Guatemala et au Nicaragua. A partir du milieu des années 1990, la plupart des accords ont ensuite été conclus en Europe dans le cadre des conflits en ex-Yougoslavie. Suite au conflit en Ukraine, le nombre de cessez-le-feu en Europe a de nouveau augmenté à partir de 2014.

En Afrique et en Asie, les cessez-le-feu se sont produits de manière relativement constante tout au long de la période couverte par l’ensemble des données. Au Moyen-Orient, en revanche, les accords ont été relativement rares de 1990 jusqu’au début des années 2000. Leur nombre n’a augmenté qu’en 2014, suite à la guerre de Gaza entre le Hamas et Israël.

Quand un cessez-le-feu est-il conclu ?

Les études de l’équipe de recherche internationale montrent que les parties au conflit ont tendance à conclure un cessez-le-feu lorsque le conflit est particulièrement sanglant et que le nombre de civils tués accidentellement par des attaques rebelles est supérieur à la moyenne. Au Soudan du Sud, par exemple, les parties au conflit ont signé un accord en juin 2018, après que les semaines précédentes aient été parmi les plus sanglantes des 12 derniers mois.

En outre, les chercheurs observent que les cessez-le-feu sont souvent conclus au cours du premier mois d’un conflit, car les parties semblent tester le sérieux de la guerre et s’il existe malgré tout une chance de résoudre le conflit de manière pacifique. Si ce n’est pas le cas, il faut en moyenne quatre ans pour que les chances d’un tel accord augmentent à nouveau.

Elles montrent également que le départ ou la chute du gouvernement pendant une guerre civile augmente la probabilité d’un cessez-le-feu. "L’élection d’un nouveau chef de gouvernement montre que la population n’est pas satisfaite de la politique actuelle. Une nouvelle personne à la tête est ainsi plus à même d’aller à la rencontre des opposants", explique Govinda Clayton du Center for Security Studies de l’ETH Zurich, qui dirige le projet de recherche.

Ainsi, Gustavo Petro, le nouveau président de la Colombie, a annoncé après son entrée en fonction en août 2022 qu’il souhaitait négocier un cessez-le-feu avec tous les groupes armés. Cet effet des nouveaux leaders s’estompe toutefois au bout d’un an, car la dynamique initiale s’est alors généralement évanouie.

Contexte politique et soutien international

Les analyses des chercheurs sur les conflits montrent en outre que les parties au conflit sont plus disposées à déposer les armes si elles ont une justification politique. Celle-ci prend par exemple la forme d’une offre de médiation d’une partie médiatrice qui demande un cessez-le-feu ou pendant des fêtes religieuses qui permettent aux parties en conflit de cesser les combats à court terme sans perdre la face.

Au Salvador, le Front de libération nationale Farabundo Martí a justifié explicitement sa volonté de déposer les armes en indiquant qu’il s’agissait d’une concession vis-à-vis du médiateur, le secrétaire général de l’ONU. Et lors de la guerre civile interne à l’Afghanistan après 1989, des cessez-le-feu temporaires ont régulièrement été décrétés à l’occasion de la rupture du jeûne après le ramadan.

La volonté de poursuivre les combats peut être influencée par le soutien d’acteurs externes. "Des troupes, des armes ou une aide économique supplémentaires permettent à l’État de maintenir des conflits coûteux pendant des périodes prolongées", explique le chercheur Clayton. Suivant cette logique, les chercheurs de Zurich, Oslo et Uppsala trouvent que les cessez-le-feu sont moins probables pendant les périodes où l’État est soutenu par des acteurs externes dans sa lutte contre les groupes rebelles.

Un signal pour la paix

Même si presque tous les 2202 cessez-le-feu visent à mettre fin à la violence, les raisons varient considérablement. L’une des fonctions les plus importantes est d’encourager le règlement pacifique d’un conflit. Près de 70 pour cent de tous les accords figurant dans l’ensemble de données de l’équipe de recherche entrent dans cette catégorie.

En Colombie, par exemple, un accord de cessez-le-feu mis en œuvre avec succès a conduit le groupe rebelle des FARC à déposer les armes et à lever le statut de guerre. Et au Soudan, un cessez-le-feu local dans les montagnes Nuba a constitué un point de départ important sur la voie d’un accord de paix global.

En acceptant de renoncer à la violence, les parties au conflit signalent leurs intentions pacifiques, inspirent confiance et montrent qu’elles sont en mesure de contrôler leurs propres troupes. Clayton et son co-auteur Corinne Bara de l’Université d’Uppsala démontrent par exemple que les Etats qui concluent et respectent des cessez-le-feu avec un groupe rebelle renforcent leur réputation de partenaire de coopération fiable et augmentent ainsi la probabilité d’accords avec d’autres parties au conflit. Mais il existe en même temps le risque qu’un échec d’un cessez-le-feu détruise la confiance fragile entre les parties au conflit et mette ainsi en danger les négociations de paix en cours.

Pauses de respiration militaires et humanitaires

Jusqu’à présent, la recherche s’est concentrée sur la fonction de promotion de la paix des trêves. Mais le chercheur Clayton et ses coauteurs ont identifié trois autres raisons pour lesquelles les parties au conflit cessent de se battre.

Les cessez-le-feu sont souvent utilisés pour atteindre des objectifs politiques ou militaires qui ne sont pas compatibles avec une résolution pacifique du conflit. "Les parties au conflit s’en servent par exemple pour se réarmer ou pour consolider le contrôle territorial d’une région", explique Clayton.

En revanche, un cinquième de tous les accords codés dans la nouvelle série de données sont des accords à court terme qui servent à des fins humanitaires, comme la livraison de matériel de secours ou la récupération des morts sur le champ de bataille. En Syrie, par exemple, des cessez-le-feu locaux ont permis à la population assiégée de bénéficier d’un répit temporaire à certains endroits, bien que ces accords aient peut-être également servi des objectifs de stratégie militaire du régime.

Et les cessez-le-feu sont également utilisés comme moyen de gestion des conflits. "Dans ces cas, il s’agit d’endiguer les effets dévastateurs de la violence sans que les parties ne se rapprochent d’une solution de paix", explique Clayton. Par exemple, l’accord de Minsk négocié en 2015 entre la Russie et l’Ukraine jusqu’à l’attaque russe de février 2022 a servi à endiguer la violence sans la faire cesser complètement.

Références bibliographiques

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