Des maladies similaires à la syphilis se sont répandues en Amérique avant Christophe Colomb

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Verena Schünemann isole de l’ADN préhistorique en laboratoire. (Photo : Co
Verena Schünemann isole de l’ADN préhistorique en laboratoire. (Photo : Corina Steiner, IEM UZH)
Des chercheurs des universités de Bâle et de Zurich ont découvert le patrimoine génétique de l’agent pathogène Treponema pallidum dans des os d’hommes morts au Brésil il y a 2000 ans. Cette découverte, la plus ancienne jamais confirmée de l’agent pathogène, prouve que des personnes sont mortes de maladies similaires à la syphilis - appelées tréponématoses - bien avant la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Ces nouvelles découvertes, publiées dans la revue scientifique Nature, remettent en question les théories actuelles sur la propagation de la syphilis par les conquérants espagnols.

L’histoire de l’apparition et de la propagation des maladies infectieuses est d’une grande importance pour la santé mondiale, et pas seulement depuis la pandémie Covid-19. Grâce à des méthodes de laboratoire modernes, les chercheurs peuvent aujourd’hui déterminer les plus petites traces d’ADN d’agents pathogènes dans des découvertes préhistoriques. Ils retracent ainsi la propagation historique et le développement évolutif des agents pathogènes.

Un groupe de recherche international dirigé par Verena Schünemann de l’Université de Bâle, anciennement Université de Zurich, en collaboration avec l’ETH Zurich et les Universités de Vienne et de Sao Paulo, a examiné les os préhistoriques de quatre personnes décédées il y a 2000 ans dans la région côtière de Santa Catarina au Brésil. Les modifications pathologiques visibles sur les os préhistoriques indiquent que les défunts souffraient d’une maladie semblable à la syphilis, qui a probablement entraîné leur mort.

De l’ADN préhistorique extrait d’os vieux de plus de 2000 ans

A l’aide de fins outils de forage utilisés en médecine dentaire, les chercheuses ont prélevé de minuscules échantillons d’os dans des conditions stériles et en ont isolé le patrimoine génétique préhistorique de l’agent pathogène de la syphilis, ce qu’on appelle l’ADN ancien. Leur étude, publiée dans la célèbre revue spécialisée Nature, montre que tous les génomes bactériens analysés appartiennent à la souche Treponema pallidum endemicum, c’est-à-dire aux agents pathogènes de la syphilis endémique (Bejel en anglais).

Les tréponématoses sont un groupe de maladies infectieuses dont fait partie la syphilis transmise par voie sexuelle. Alors que la syphilis, en tant que maladie sexuellement transmissible, représente un risque sanitaire mondial, la syphilis endémique/le tétanos, transmis par contact cutané, ne se rencontre plus que dans les régions très sèches d’Afrique et d’Asie.

’Notre étude nous permet de démontrer que la syphilis endémique était déjà présente dans les zones humides du Brésil il y a environ 2000 ans’, explique Verena Schünemann. Des personnes ont donc déjà contracté la syphilis endémique plus de 1000 ans avant l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde, probablement par contact cutané.

Les maladies similaires à la syphilis sont d’origine précolombienne

Aujourd’hui encore, les spécialistes et les historiens de la médecine débattent intensément pour savoir si les marins et les mercenaires de Christophe Colomb ont importé la syphilis sexuellement transmissible du Nouveau Monde dans l’Ancien Monde lors de leur retour en 1492. A partir de la fin du 15e siècle, la maladie s’est répandue de manière fulgurante, notamment dans les villes portuaires d’Europe.

Le fait que nous n’ayons trouvé dans les os brésiliens que l’agent pathogène de la syphilis endémique et non celui de la syphilis sexuellement transmissible laisse pour l’instant la question de l’origine ouverte", explique Kerttu Majander, post-doctorante à l’Université de Bâle et l’une des premières auteures de l’étude. Mais pour les auteurs de l’étude, de nombreux éléments indiquent que les tréponématoses étaient déjà répandues en Europe avant le retour de Christophe Colomb.

Comme nous n’avons pas trouvé de syphilis transmise par voie sexuelle en Amérique du Sud, la théorie selon laquelle Christophe Colomb aurait apporté la syphilis en Europe semble de moins en moins probable", explique Verena Schünemann. Au contraire, des découvertes antérieures de son groupe, par exemple en Finlande et en Pologne, indiquent qu’il existait déjà des formes de tréponématose en Europe.

La recombinaison pourrait avoir été le moteur du développement de maladies similaires à la syphilis

De nombreuses espèces bactériennes échangent des caractéristiques utiles à l’évolution par le biais de ce que l’on appelle le transfert horizontal de gènes ou la recombinaison. La comparaison de l’ADN préhistorique dans les os du Brésil avec des agents pathogènes actuels montre que de tels événements de recombinaison ont eu lieu. ’Bien que nous ne puissions pas dire exactement quand cet échange a eu lieu, il est probablement le mécanisme moteur de l’apparition des sous-espèces actuelles de la famille d’agents pathogènes’, explique Marta Pla-Díaz de l’Université de Bâle, l’autre premier auteur de l’étude.

La comparaison de l’ADN permet également de dater l’apparition de la famille Treponema pallidum. Les analyses montrent que ces agents pathogènes ont dû apparaître entre 12 000 et 550 avant Jésus-Christ. L’histoire de l’apparition de ces agents pathogènes remonte donc beaucoup plus loin qu’on ne le pensait jusqu’à présent.

Même si l’origine de la syphilis laisse encore place à la spéculation, nous savons désormais sans aucun doute que les tréponématoses n’étaient pas inconnues des Amérindiens des siècles avant le contact avec les Européens", conclut Verena Schünemann. Elle et son équipe sont persuadées que les progrès réalisés dans la détermination de l’ADN préhistorique permettront également d’élucider l’origine de la syphilis, une maladie sexuellement transmissible.

Contribution originale

Kerttu Majander, Marta Pla-Díaz et al.
Redéfinir l’histoire du tréponème à travers des génomes pré-colombiens du Brésil.
Nature (2024), doi : 10.1038/s41586’023 -06965-x