Les médias sociaux, un nouveau défi pour les reporters de guerre

Malgré le développement des médias sociaux, les journalistes couvrant les guerres et les crises ont encore un rôle important à jouer. A condition de s’adapter à ces nouvelles technologies. Telle est une des conclusions de Vittoria Sacco, auteure d’une thèse de doctorat issue de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel. Intitulé Global Crisis Reporting: How social media influences media coverage of war and conflict?, son travail se base sur l’analyse de la couverture médiatique du Printemps arabe, porté par l’activisme des médias sociaux.

Décembre 2010. Un jeune Tunisien s’immole, et c’est tout le monde arabe qui s’embrase. Facebook, Twitter, YouTube ou encore Flickr: jamais encore l’utilisation d’internet et des réseaux sociaux n’a été aussi forte. Quel impact l’emploi de ces nouvelles technologies a-t-il eu sur le travail des journalistes couvrant l’événement’ Plus largement, comment les médias sociaux influencent-ils aujourd’hui la couverture médiatique des guerres et des conflits? C’est ce qu’a cherché à savoir Vittoria Sacco, désormais postdoctorante à l’AJM de l’UniNE.

Pour démontrer la relation dynamique et complexe que les professionnels de l’information entretiennent avec les médias sociaux, elle a durant près de trois ans analysé des articles consacrés au Printemps Arabe et mené notamment des entrevues avec une trentaine de reporters et autres professionnels des médias qui ont utilisé ces nouvelles technologies pour couvrir l’événement.

Journaliste à la radio publique américaine NPR (National Public Radio), actif sur le Web depuis 1994, Andy Carvin - le «Twitter-journaliste» des révolutions arabes - s’est par exemple trouvé happé par les émeutes qui ont démarré en Tunisie en 2010 grâce à Twitter, avant même que les médias traditionnels aient relayé l’information. Depuis les USA, il va couvrir l’événement durant 18 mois grâce aux médias sociaux, en vérifiant chaque information, analysant les comptes Twitter des activistes tunisiens, libyens ou égyptiens et en activant son réseau de followers. Un travail indispensable pour faire le tri dans la masse d’informations disponibles et éviter d’être manipulé. Car si les médias sociaux fonctionnent comme des agences de presse libres, donnant aux professionnels un accès immédiat à l’information ainsi qu’à une multiplicité des sources, «ils peuvent devenir un champ de bataille parallèle où les différents agents tentent d’imposer leurs récits sur les nouvelles», explique Vittoria Sacco.

Face à la nature duale des médias sociaux, la thèse conclut sur l’importance de l’apport des professionnels du journalisme dans cet environnement numérique en ligne. Les journalistes ont la possibilité d’agir en tant que modérateurs au sein des réseaux, mais aussi d’être producteurs, médiateurs et curateurs de contenu, à condition d’être formés professionnellement, à l’instar d’un Andy Carvin, pour décoder ce qui est produit sur ces plates-formes et le donner à comprendre et à réfléchir à un grand public. «Bien que les médias sociaux aient affecté la profession, les journalistes peuvent fournir un contenu pertinent et précis selon les normes exigées par la déontologie du journalisme et les attentes de leur public.» Et ainsi conserver leur place de médiateurs informés et critiques.