«Economie verte»: un concept ambigu en perte de vitesse

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«Economie verte»: un concept ambigu en perte de vitesse

La crise climatique a engendré de nouveaux concepts utilisés par tous mais dont la définition reste souvent floue. En prenant l’exemple de l’économie verte, des chercheurs de l’EPFL ont tenté d’y voir plus clair. 

Economie verte, croissance verte, développement durable, bio-économie, économie circulaire... Les concepts appelant à un système sociétal plus respectueux de l’environnement se sont multipliés ces dernières années. De nombreuses fondations, groupes d’influence et organisations internationales portent leur nom. Sommes-nous pour autant tous au clair sur leur définition? Rien n’est moins sûr. C’est ce qu’affirment des chercheurs de l’EPFL dans une étude consacrée au concept «d’économie verte», parue en janvier 2020 dans le Journal of Cleaner Production. Pour s’en rendre compte, les chercheurs ont comparé méthodiquement quelque 140 définitions parues dans des revues scientifiques (117) ou publiées par des organisations internationales de référence (23) ces dix dernières années. 95 de ces définitions faisaient référence à l’économie verte, et 45 autres à la croissance verte, souvent utilisée comme synonyme.

Après quelques mentions marginales dans les années 1990 dans la littérature scientifique, l’idée d’économie verte prend progressivement de l’ampleur à partir de 2008 et dans les milieux académique et politique, notamment en réaction à la crise financière mondiale de 2007-2008 et, en particulier, sous l’impulsion des Nations Unies et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). «Entre 2008 à 2018, on passe de zéro à 200 publications scientifiques par an sur le sujet», précise Albert Merino-Saum, premier auteur et collaborateur scientifique au Laboratoire HERUS de l’EPFL. Le problème? Aucune définition homogène n’est établie. Toutes les études s’accordent à dire plus ou moins explicitement que l’économie verte est multidimensionnelle, mais l’importance donnée aux aspects sociaux, économiques et technologiques et la manière dont ces dimensions sont articulées varient fortement d’une étude à l’autre.

«C’était pour nous une grande surprise de constater que les articles se sont accumulés au fil du temps sans faire référence à une étude fondatrice qui donne une définition claire du concept d’économie verte, comme cela est normalement le cas dans la littérature scientifique. On ne sait donc pas de quoi on parle», explique le chercheur qui travaille sur le sujet depuis plusieurs années. «Notre but était donc de rendre cette notion plus transparente pour les décideurs, afin de montrer leurs options et leurs conséquences.»

Trois familles conceptuelles
En établissant une grille d’une quarantaine d’éléments conceptuels récurrents, les chercheurs ont réussi à distinguer dans ces articles trois familles autour de la notion «d’économie verte». La première est éconocentrique (elle place l’économie au centre du système) et affirme que la finance et le commerce «verts» peuvent soutenir le système écologique. «Elle s’apparente à la notion de ’croissance verte’, à l’exception notable que cette dernière ne tient généralement pas compte de la finitude des ressources naturelles» détaille le chercheur. La seconde famille associe «l’économie verte» principalement au bien-être des humains et met l’accent sur les enjeux d’équité dans la répartition des richesses et dans l’accès aux ressources naturelles. La dernière définition considère le développement technologique et scientifique comme une solution aux problèmes écologiques et une garantie du développement économique. «Selon nous, les articles scientifiques faisant appel à «l’économie verte» devraient à l’avenir toujours expliquer en préambule dans quelle famille conceptuelle ils s’inscrivent», souligne Albert Merino-Saum.

Bientôt has been?
Ceci, pour autant que le concept «d’économie verte» perdure. Car, telles des collections de prêt-à-porter, ces notions subissent les assauts du temps. «Actuellement, la notion «d’économie circulaire» domine la recherche. Sur ce thème, on est passé de zéro à 800 publications scientifiques par an entre 2008 et 2018, avec un boom très net en 2015», illustre le chercheur. Une hausse liée à des publications de la Fondation MacArthur, devenue une référence, et au lancement par l’Union européenne du programme d’action en Economie Circulaire. Pour Albert Merino-Saum, le concept «d’économie verte» ne perdurera que s’il parvient à se distinguer de son cousin, «le développement durable». Le premier passant pour plus opérationnel que le second. Autre signe potentiel de déclin: l’Agenda 2030 des Nations Unies a renoncé au concept et parle désormais de «17 objectifs de développement durable» (ODD).

Que penser, au fond, d’une telle obsolescence de concepts pourtant liés à la notion de durabilité? «Une partie d’entre eux ne sont bien sûr utilisés que pour le green washing», répond sans ambages le chercheur, «mais la majorité d’entre eux servent à soutenir la transition vers une société plus durable». L’essentiel réside selon lui dans les indicateurs que l’on utilise dans leur opérationnalisation et dans l’adaptabilité du concept aux différents contextes locaux. Certaines thématiques, à l’exemple de l’eau (son accès ou sa qualité) et de la santé, varient en fonction des enjeux nationaux ou régionaux. Pour le chercheur, le travail de décodage continue. Ses nouveaux thèmes de prédilection? «Durabilité urbaine» et «smart city». A bon entendeur.

Références

Albert Merino-Saum, Jessica Clément, Romano Wyss, Marta Giulia Baldi, "Unpacking the Green Economy concept: A quantitative analysis of 140 definitions", Journal of Cleaner Production, 1st January 2020.