La politesse, c’est tendance chez les singes

Les grands singes utilisent des gestes spécifiques pour initier et terminer une interaction sociale. Leurs efforts de communication varient en fonction des rapports de pouvoir et d’affinité entre les partenaires - ce qui pourrait s’apparenter à de la politesse chez l’humain, rapportent des scientifiques des universités de Neuchâtel (UniNE) et de Durham (Royaume-Uni). Ces résultats sont publiés aujourd’hui dans la revue iScience.

Le fait de partager des intentions et de travailler ensemble à la réalisation d'un objectif commun engendre un sentiment d'obligation de l’un envers l’autre, sentiment appelé engagement mutuel. Menée par Raphaela Heesen (aujourd’hui à l’Université de Durham) au cours de sa thèse de doctorat réalisée à l’Université de Neuchâtel, l’étude fait suite à des travaux précédemment publiés sur l’engagement mutuel chez les bonobos.

’ Dans cette précédente expérience, rappelle Emilie Genty, coordinatrice scientifique au Laboratoire de cognition comparée de l’UniNE et co-auteure des deux articles, nous avions observé qu'à la suite de l’interruption (provoquée expérimentalement) d'une interaction de toilettage social en cours, les partenaires reprenaient l'activité là où ils l'avaient laissée, et avec le même partenaire. De plus, nous avions pu mettre en évidence que les efforts de communication pour suspendre ou reprendre l'activité dépendaient de la relation sociale entre les partenaires. ’

Cette nouvelle étude réalisée dans le cadre du Pôle de recherche national NCCR Evolving Language élargit le champ des protagonistes, puisqu’elle s’intéresse à des groupes de bonobos et de chimpanzés, sans intervention des expérimentateurs. ’ Nous avons observé la façon dont les bonobos et les chimpanzés initient et terminent naturellement des interactions sociales jointes (toilettage et jeu) afin d'établir et de dissoudre un engagement mutuel ’, poursuit Emilie Genty. Chez les humains, on pourrait comparer cela à engager une conversation par un contact visuel et un "bonjour", puis de signaler qu'une conversation se termine en répétant "ok, très bien" ou par un "au revoir".

Après avoir analysé plus de 1200 interactions au sein de groupes de bonobos et de chimpanzés captifs, les scientifiques ont constaté que les grands singes se regardaient et communiquaient fréquemment entre eux pour commencer et terminer des interactions. Les bonobos échangeaient des signaux communicatifs et se regardaient mutuellement avant de démarrer un jeu ou un toilettage dans 90 % des cas, alors que les chimpanzés le faisaient dans 69 % des cas. Les signaux spécifiques pour terminer l’interaction étaient encore plus fréquents, se manifestant dans 92 % des interactions chez les bonobos et dans 86 % des cas chez les chimpanzés. Les signaux comprenaient des gestes tels que le fait de se toucher, de se tenir la main, ou encore de se regarder, avant et après des rencontres comme le toilettage ou le jeu.

L’étude a également pris en compte des facteurs tels que la proximité sociale des individus ou les relations de pouvoir. Il est intéressant de noter que plus les bonobos étaient proches socialement de leur partenaire, plus la durée de leurs phases d’initiation et de clôture de l’interaction était courte. Selon les auteur-e-s, ce schéma rappelle la façon dont nous, les humains, communiquons avec les autres. ’ Lorsque vous interagissez avec un bon ami, vous avez tendance à faire moins d'efforts pour communiquer poliment ’, explique Raphaela Heesen.

Cependant, cette tendance reste plus vraie chez les bonobos que chez les chimpanzés, en raison de leur différence d’organisation sociale. En effet, chez les chimpanzés le niveau d'amitié et la force des liens sociaux ne semblent pas affecter les initiations et clôtures des interactions. Cela pourrait s'expliquer par le fait que, contrairement aux chimpanzés, dont les hiérarchies de pouvoir sont despotiques, les sociétés de bonobos sont en général plus égalitaires, mettant l'accent sur les amitiés et les alliances entre femelles et sur les relations étroites entre mères et fils.