L’actualité racontée par les nouveaux médias

Twitter a trouvé une place de médias d’information collant au plus près de l’actualité. Le flux de messages de 140 caractères peut-il constituer un corpus de sources intéressant pour les chercheurs en Humanités digitales - Réponse le 24 avril lors d’une conférence publique organisée sur le campus.

Moyen de communication autant que d’information, Twitter fait partie des nouveaux médias avec lesquels les chercheurs en sciences de l’information et en sciences humaines et sociales doivent désormais compter. Créé en 2006 par l’américain Jack Dorsey, le site de microblogging génère actuellement plus de 300 millions de tweets chaque jour. Les 140 caractères des messages permettent à ses utilisateurs de suivre certains événements médiatiques heure par heure. Twitter a aussi été largement évoqué comme libre moyen d’expression lors des révolutions arabes, permettant à la communauté internationale, dans un contexte de répression et de fermeture, d’avoir accès à des informations que les médias traditionnels ne peuvent obtenir. Mais devant cette nouvelle masse d’informations, qu’en est-il de son analyse par les universitaires - Comment constituer des corpus de ces traces numériques qui révèlent des opinions en train de se former et comment les archiver - Pour entamer une réflexion sur le sujet, le groupe de recherche en Humanités digitales invite deux chercheurs de l’université de Grenoble pour une conférence le 24 avril. Françoise Papa et Jean-Marc Francony, tous deux maîtres de conférence en Sciences de l’information et de la communication, travaillent sur la collecte, l’archivage et l’analyse des données du web.

Feuilletons médiatiques
Raphaël Baroni, co-organisateur de la conférence et impliqué dans le projet de NCCR en Humanités digitales (actuellement mis au concours), a orienté une partie de ses recherches sur les formes et fonctions du récit médiatique. Professeur associé à l’Ecole de français langue étrangère, il s’intéresse aux informations relayées par les nouveaux médias comme Twitter et Facebook et projette de développer une unité de recherche en collaboration avec d’autres chercheurs de l’EFLE, notamment Thérèse Jeanneret et Stéphanie Pahud, autour de questions regroupant linguistique et nouveaux médias. Raphaël Baroni, qui a déjà collaboré à une recherche FNS sur les récits dans la presse quotidienne (dirigée par Françoise Revaz de l’Université de Fribourg) revient sur la forme que prennent les feuilletons médiatiques et sur l’importance des nouveaux médias.

« Dans tout récit médiatique qui suit le déroulement d’événements sur une plus ou moins longue période, il est question d’intrigue, de curiosité et de suspense », explique l’enseignant de la Faculté des lettres. Le récit de la chute de Mouammar Kadhafi, qui s’est déroulée sur plusieurs mois entre le début de la révolution en Libye et la mort du colonel, en est un exemple. Le public est constamment en attente de la suite des événements et du dénouement. Pourtant cette notion d’intrigue est souvent mal vue, car elle laisse entendre qu’elle réfère à un monde fictionnel. Cependant, une affaire médiatique n’est pas une construction d’ordre fictionnel mais renvoie bien, au contraire, au réel. « Ce qui peut être problématique pour les médias dans ce genre d’affaires, analyse Raphaël Baroni, c’est que s’il y a souvent un vide à un moment de l’histoire, et il faut que les journalistes comblent ces temps morts pour retenir les lecteurs. C’est lorsque les médias essaient de remplir les lacunes de l’histoire par tous les moyens que des dérives peuvent apparaître ».

Médias et démocratie intimement liés
« L’intéressant avec les feuilletons médiatiques, poursuit le chercheur, c’est que tant que l’affaire n’est pas terminée, une possibilité d’action politique reste ouverte ». Les médias ont le devoir de parler des événements en train de se constituer - ce que fait justement Twitter - pour laisser la possibilité aux politiciens ou à l’opinion publique d’agir sur l’événement et d’influencer le dénouement. « Il y a un lien fort entre l’action citoyenne, la démocratie et la visée politique, un lien qui se forge au travers d’une certaine temporalité transmise par les médias ». Les médias d’information ont un rôle à jouer dans la démocratie. Et si ceux-ci se transforment, comme avec l’apparition de médias numériques qui fondent de nouvelles pratiques, la démocratie se transforme également.

A chaque lecteur son chemin
Le rythme du récit médiatique, qui dépend du déroulement des événements, est aussi propre à chaque média. Le choix de la consultation de tel ou tel média par le lecteur révèle beaucoup de choses sur les médias eux-mêmes. Ainsi, le rythme de la presse quotidienne s’étend sur un jour, tandis que Twitter permet de suivre l’événement de minute en minute, lorsque l’histoire s’accélère tout à coup. Autre facteur intéressant à analyser pour le scientifique : le parcours effectué par un lecteur lambda à la recherche d’information sur un sujet qui s’étend sur le long terme. Par quel type de médias passe-t-il, dans quel ordre et pourquoi - Répondre à ces questions permettrait d’évaluer le rapport du public aux médias traditionnels et numériques.

Si la multiplicité des supports peut donner une impression de chaos informationnel, en réalité l’addition de nombreux points de vue permet plutôt une meilleure compréhension du sujet traité. Les médias numériques assurent aussi la continuité du récit par les nombreux liens hypertextes qui renvoient le lecteur vers d’autres informations, des sources ou d’autres épisodes du récit. L’organisation narrative du feuilleton médiatique ne passe pas, comme dans la fiction, par une instance centrale, à l’image d’un narrateur ou d’un auteur omniscient. Au contraire, l’ouverture du récit et son caractère multimédiatique démultiplie les narrateurs et les possibilités de liens entre les points de vue et les épisodes du récit. Ces liens, que les nouvelles technologies reconfigurent et complexifient, transforment la lecture autant que l’action politique. Au niveau des sciences sociales et humaines, ces nouvelles technologies posent également un défi en ce qui concerne l’archivage et l’analyse de cette textualité volatile et complexe, dont la cohérence dépend de plus en plus du chemin que trace chaque lecteur dans le réseau médiatique.

Twitter et son archivage, conférence publique de Françoise Papa et Jean-Marc Francony (Université de Grenoble)
Mardi 24 avril 2012, 17h15, Université de Lausanne, Bâtiment Anthropole 5033