L’intégrale de Denis de Rougemont en libre accès

Fragment du manuscrit des ’Méfaits de l’instruction publique’

Fragment du manuscrit des ’Méfaits de l’instruction publique’ de Denis de Rougement. 1972. © BPUN.

Des chercheurs de l’Université de Genève ont numérisé l’intégrale de l’Å“uvre de Denis de Rougemont, accessible gratuitement sur internet et bientôt accompagnée d’instruments d’analyse et de recherche.

Écrivain suisse de renommée mondiale, Denis de Rougemont (1906-1985) a laissé derrière lui une oeuvre foisonnante, tant par le nombre de ses écrits (plus de trente livres et mille articles) que par la variété des thèmes et des domaines de connaissance embrassés, de la théologie à la critique littéraire et à l’analyse des mythes, en passant par la philosophie politique ou la réflexion écologique. Afin de rendre accessible les multiples facettes de cette intellectuel engagé, acteur important du Mouvement européen et défenseur de la cause environnementale, des chercheurs de l’Université de Genève (UNIGE), en collaboration avec la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel (BPUN), ont numérisé et rendu accessible gratuitement l’intégralité de sa production littéraire, et l’accompagneront bientôt d’instruments d’analyse et de recherche scientifique. L’objectif - Offrir de nouvelles perspectives d’interprétation de cette oeuvre et, à travers elles, interroger l’histoire politique, littéraire et intellectuelle du XXe siècle, ainsi que les problématiques contemporaines sur l’Europe, l’éducation et l’écologie.

Denis de Rougemont est sans conteste l’une des personnalités littéraires suisses les plus importantes du XXe siècle. «Ses essais illustrent déjà les grandes préoccupations de notre temps, c’est pourquoi il nous semblait capital de pouvoir rendre son oeuvre accessible à toutes et tous gratuitement. Il s’agit d’une mise à disposition totalement inédite pour un écrivain contemporain», explique Nicolas Stenger, chercheur au Global Studies Institute (GSI) de l’Université de Genève et initiateur du projet Rougemont 2.0. «Grâce notamment à l’expertise de notre ingénieur numérique, Frédéric Glorieux, nous allons par ailleurs développer un certain nombre d’instruments de recherche, afin de tirer parti de la digitalisation des textes et des archives, enrichis de métadonnées.»

Défenseur de la culture, d’une Europe fédérée et de l’environnement

Membre fondateur du mouvement personnaliste, collaborateur de la Nouvelle Revue française, le Neuchâtelois Denis de Rougemont s’impose comme un essayiste de premier plan dans les années trente et accède à la renommée mondiale après la parution de L’Amour et l’Occident en 1939. Exilé aux États-Unis de 1940 à 1947, il poursuit son oeuvre d’écrivain pendant la guerre, s’interrogeant sur la nature du totalitarisme dans La Part du Diable ou analysant les conséquences de l’entrée dans le monde nucléaire dans ses Lettres sur la bombe atomique.

Acteur important du Mouvement européen, il fonde en 1950 à Genève le Centre européen de la culture (CEC), où il tente de promouvoir une Europe fédérée fondée sur une culture commune, «une et diverse», et insiste sur l’importance de l’expérience suisse comme laboratoire du fédéralisme. «D’autres institutions ou associations sont nées sous son impulsion, comme le CERN, l’Association européenne des festivals de musique ou encore la Fondation européenne de la culture», précise François Saint-Ouen, chercheur au Global Studies Institute (GSI) de l’Université de Genève et ancien étudiant de Denis de Rougemont.

Dès les années 1970-1980, l’écrivain manifeste sa préoccupation pour l’environnement. Dans L’Avenir est notre affaire, son dernier grand essai, il détaille les paramètres de la crise née du choc pétrolier de 1973 et donne aux mouvements régionalistes et écologistes, en Suisse, en France et en Europe, une partie de leurs fondements éthiques et théoriques.

Rougemont 2.0

Les chercheurs de l’Université de Genève travaillent sur les livres de Denis de Rougemont, ainsi que ses articles, ses archives et sa correspondance. «Les articles forment un vaste corpus (plus de 1000 titres, auxquels il faut ajouter les entretiens), étalé sur près de soixante ans d’activités, et que nous allons organiser par revues ou par thèmes», explique Jonathan Wenger, chercheur au Global Studies Institute (GSI) de l’Université de Genève. Quant aux correspondances, elles forment un matériau précieux pour documenter la vie de l’écrivain, la genèse de ses oeuvres ou les liens et réseaux qu’il a tissés au cours de son parcours intellectuel et militant. Enfin, les archives rassemblent des dizaines de milliers de documents, parmi lesquels les brouillons et manuscrits de ses livres et articles, de nombreux textes inédits, des photos et des archives professionnelles. «Nous avons la chance, ajoute Nicolas Stenger, de compléter ce matériel déjà conséquent par un riche fonds d’archives audiovisuelles, jusqu’alors inaccessibles en ligne, fourni par la Radio Télévision Suisse (RTS).»

Le site Rougemont 2.0 est dès à présent en ligne et sera constamment alimenté par les chercheurs de l’Université de Genève. «Avec cet énorme travail de numérisation et de recherche scientifique, nous souhaitons susciter l’intérêt non seulement de la communauté académique, mais aussi d’un public plus large de citoyens en Suisse et hors de Suisse», conclut Nicolas Stenger.


1 avril 2020