La gestion des données et des enjeux éthiques de la recherche en sc

La gestion des données et des enjeux éthiques de la recherche en sc

Propos de Jean-Louis Genard, recueillis pas Marta Roca i Escoda (Maître d’enseignement et de recherche et répondante communication à l’Institut des sciences sociales).


Le 6ème Festival Suisse des méthodes qualitatives, organisé par la Fondation suisse pour la recherche en sciences sociales (FORS) les 14 et 15 septembre à la Faculté des SSP, a mis l’accent sur les enjeux et les défis soulevés par l’éthique dans le domaine de la recherche qualitative. De son côté, la Journée de la recherche de la Faculté, qui aura lieu le 26 octobre, portera sur la question de la recherche en sciences sociales et humaines à l’ère du numérique, en proposant notamment une réflexion autour de l’Open Research Data. C’est sur le croisement de ces deux thématiques que Marta Roca i Escoda a interrogé le sociologue belge Jean-Louis Genard, avec qui elle travaille de longue date et qui était de passage sur le campus en tant que Keynote au Festival des méthodes qualitatives.

Cette année, le Fonds national suisse pour la recherche scientifique (FNS) introduit un nouveau réquisit pour la soumission de projets de recherche. Il s’agit dudit Data Management Plan, c’est-à-dire l’élaboration d’un plan sur la gestion de données. Ces plans feront partie intégrante des requêtes en encouragement de projets dès octobre 2017. Cette démarche vise à encourager le partage d’informations entre chercheurs, voire au-delà (journalistes, membres d’autres institutions, partenaires, etc.). A votre avis, quels peuvent être les enjeux éthiques dans cette démarche -

A mon sens, cette nouvelle exigence s’inscrit dans un processus plus général qui affecte les pratiques de recherche en sciences sociales et où s’entremêlent éthique et méthodologie. C’est le cas par exemple avec la montée en importance des comités d’éthique, des accords préalables sur les enquêtes, et cela sous différents horizons éthiques, notamment -mais pas seulementle « consentement éclairé ». Dans le cas évoqué ici, ce serait plutôt l’exigence de transparence qui constituerait l’horizon éthique de la demande. De nombreuses discussions ont tourné autour de la question du consentement éclairé, que ce soit dans le domaine de la recherche ou dans d’autres domaines, l’euthanasie par exemple. Il en est de même pour la transparence.

Il est stipulé dans le texte du FNS que : « les données et métadonnées des requérant·e·s doivent être mises à disposition dans des banques de données numériques. Le format des données doit permettre aux personnes intéressées de les trouver, d'y accéder et de les réutiliser, pour autant que cela n'enfreigne ni la loi, ni l'éthique, ni les droits d'auteur ou d'autres clauses ». Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur cette exigence de transparence - Quelles conséquences aura-t-elle pour le travail de recherche -

Le texte que vous citez atteste que leurs auteurs le savent pertinemment puisqu’ils évoquent très explicitement toute une série de clauses de réserves, politiques, juridiques, éthiques... Donc d’une certaine façon, l’exigence paraît aller de soi, et ne pas poser question puisqu’elle est assortie des précautions nécessaires. Et cette exigence de transparence ne pourra que garantir l’intégrité du travail de recherche, autre horizon éthique qui joue un rôle de plus en plus important dans les dispositifs de régulation éthique de la recherche, comme l’atteste le texte des « Directives d'intégrité dans la recherche scientifique », produit par l’Université de Genève, qui constitue un exemple dans le domaine et où d’ailleurs la question de la transparence tient une place significative. Je ne m’avancerai pas à énumérer les risques éthiques d’une telle exigence puisqu’ils sont à la fois bien clairs pour les auteurs et l’objet de précautions anticipées. Je porterai plutôt mon inquiétude sur les probables effets de formatage de la recherche en fonction de cette exigence extrêmement lourde.

Concernant ces effets de formatage, quelles seraient, selon vous, les conséquences par rapport aux demandes de financement de projets -

Pour obtenir ou du moins pour accroître leurs chances de financement, les recherches devront à l’évidence être l’objet d’un surplus de « protocolisation » dans laquelle les enjeux de validité scientifique, de construction et d’accès aux données, de guide d’entretien, de mise en forme... devront être rédigés sous l’horizon de leur accessibilité et donc du formatage que cela implique. Outre donc les risques que cela entraîne par exemple de multiples refus de la part des enquêtés, on peut se montrer inquiet en particulier sur la place que pourront occuper dans les financements futurs des recherches principalement qualitatives dont les méthodologies demeurent ouvertes aux surprises, mais aussi dont la logique se construit au moins partiellement au gré de leur propre déroulement et de leur propre dynamique. C’est donc là, à mon avis, dans cette maximisation d’une « protocolisation » préalable de la recherche que se situerait ma principale inquiétude. ... Sans parler d’une dimension jamais évoquée de cette inflation des banques de données numérisées, à savoir leur coût écologique.

Jean-Louis Genard est actuellement professeur à la Faculté d’architecture « La Cambre-Horta » de l’Université libre de Bruxelles. Il a été Directeur de l’Institut supérieur d’architecture de la Communauté Française « La Cambre », et a également enseigné à l’Université Saint-Louis Bruxelles. En outre, il est le rédacteur en chef de la revue sociologieS (AISLF).