
Spécialiste de la dépression résistante chez la personne âgée, Beatriz Pozuelo Moyano évoque les défis liés à ce trouble et défend, dans certains cas, les approches de psychiatrie interventionnelle, comme la neuromodulation par électroconvulsivothérapie (ECT). Rencontre avec une clinicienne-chercheuse.
Dans le cheminement de Beatriz Pozuelo Moyano, il y a d’abord une hésitation : la jeune médecin oscille longtemps entre les domaines de la médecine physique comme la neurologie ou la médecine interne, et la psychiatrie. Et cette hésitation est presque devenue un «programme» : dès ses premières recherches, effectuées au cours de ses études en Espagne, elle s’intéresse à la sclérose en plaques, déjà une zone frontière, avec des chevauchements inévitables, entre les deux disciplines.
Après l’obtention de son diplôme à Madrid, Beatriz Pozuelo Moyano souhaite découvrir une autre culture médicale : elle arrive en Suisse en 2013, d’abord au CHUV, puis au Centre neuchâtelois de psychiatrie et aux HUG. Si elle a finalement choisi la psychiatrie, ce n’est pas un hasard qu’elle soit aujourd’hui responsable de Pyxis, l’Unité des troubles de psychiatrie organique du Service universitaire de psychiatrie de l’âge avancé (SUPAA) du CHUV. Car en psychogériatrie, la médecin, nommée privat-docente de l’Université de Lausanne en décembre 2025, a trouvé un lien fort entre les deux mondes de la psychiatrie et du somatique, qui lui permet aussi d’entretenir son goût pour la recherche.
Beatriz Pozuelo Moyano, la dépression est au coeur de vos recherches. Quelle est la première difficulté quand on aborde cette pathologie, en tant que clinicienne et chercheuse ?
Le premier constat, c’est que la dépression est souvent traitée comme une seule maladie, alors que sa symptomatologie est très hétérogène. Si on se base sur le DSM-5, manuel diagnostique et statistique qui est la «Bible» en ce qui concerne la définition de troubles pour les psychiatres, on s’aperçoit que 200 combinaisons de symptômes sont possibles pour arriver à ce diagnostic. Avec des comportements qui diffèrent, tout comme le développement de la maladie, la réponse aux traitements, etc. Sans compter que dans certains cas, la dépression peut être associée à une pathologie physique, à de la démence... Dans le cadre de mon doctorat en médecine, je me suis donc attelée à comprendre comment différents sous-types, selon la classification du DSM-5, évoluent dans le temps. Parmi ces sous-types, on peut citer la forme dite «mélancolique», caractérisée par une tristesse envahissante, et la forme dite «atypique», où une grande fatigue se conjugue avec une grande labilité, des «sautes d’humeur». Je reste très schématique, mais ce qu’il faut retenir, c’est que ces divers sous-types ont une présentation clinique relativement stable, ce qui tend à indiquer que nous avons une bonne validité diagnostique.
Qu’en est-il de la dépression résistante ?
Je me suis penchée sur cette question dans le cadre de mon PhD, réalisé en partie à Lausanne et en partie à Londres, au UCL et au King’s College. J’ajoute que j’ai obtenu une bourse du Département de psychiatrie du CHUV, ainsi qu’un subside «Tremplin» du Bureau de l’égalité de l’Université de Lausanne pour faire ce travail. En Angleterre, j’ai Å“uvré avec une cohorte de patients de South London, pour étudier notamment la prévalence de ce problème dans la population. Il en est ressorti une absence totale d’homogénéité quant à la définition de la dépression résistante. C’est pourquoi j’ai créé une task force européenne, comptant une trentaine d’experts. Nous sommes arrivés au consensus suivant : on parle de dépression résistante après l’échec thérapeutique de deux traitements antidépresseurs, avec un dosage et une durée adéquats, en excluant les pathologies physiques aigües (comme les maladies endocriniennes, type hypothyroïdie, ou les AVC) et les démences. J’ajoute que nous avons créé un registre sur ces pathologies résistantes au SUPAA.
Que faire face à cette dépression résistante, notamment chez la personne âgée ?
Concernant plus spécifiquement les personnes âgées, soit dès 65 ans, il est nécessaire d’aller dans le sens d’une médecine plus personnalisée. On constate que la dépression de la personne âgée est très souvent associée à une cause organique. Comme par exemple lorsque nous sommes face à une dépression vasculaire, c’est-à-dire à des lésions dans la substance blanche du cerveau. À l’inverse, chez les jeunes, les problèmes de dépression ont généralement une étiologie psychiatrique primaire. J’ajoute que la dépression chez la personne âgée se présente souvent de manière atypique, elle est «masquée» par d’autres symptômes, fatigue, irritabilité, hostilité, donc difficile à diagnostiquer. Et une fois qu’elle est détectée, elle est souvent plus difficile à traiter : vu que l’étiologie de la dépression est souvent non psychiatrique (mais physique), elle répond moins bien aux psychotropes.
Dans le cadre de ma clinique, j’utilise des approches de psychiatrie interventionnelle, comme la neuromodulation par électroconvulsivothérapie (ECT), qui vise à déclencher une crise épileptique, la stimulation magnétique transcrânienne répétitive (rTMS), ou la kétamine. Or avec l’ECT, nous avons des taux de rémission qui dépassent souvent les 60%. Nous devons donc identifier - et c’est là que clinique et recherche s’entremêlent - quelles sont les variables favorables à une bonne réponse au traitement.
Un autre problème identifié est la «pseudo-résistance» : de quoi s’agit ?
La pseudo-résistance correspond aux cas où le patient ne répond pas au traitement, mais sans que l’on puisse mettre directement en cause le médicament. Il y a plusieurs cas de figure. D’abord, un diagnostic incorrect : par exemple, le médecin est passé à côté d’une hypothyroïdie, ou a diagnostiqué une dépression unipolaire alors qu’on est face à la forme bipolaire. Ensuite, une cause pharmacologique : il n’y pas d’adhésion au traitement. Autrement dit, le médicament ne peut pas faire effet, parce que le patient ne le prend pas correctement. On sait que près de 60% des patients ne prennent pas leur traitement ! Le dernier cas de figure renvoie à des causes plus fondamentales, liées au métabolisme, à la pharmacocinétique, à la pharmacodynamique, au franchissement de la barrière hémato-encéphalique. Pour démêler la pelote, nous travaillons avec l’unité de psychopharmacologie clinique du CHUV : l’idée est de savoir quel pourcentage de patients âgés ont un taux thérapeutique correct, autrement dit si le dosage du médicament dans le sang est adéquat. Cela devrait nous permettre d’isoler les «vrais» résistants des pseudo-résistants. On ne peut pas encore le chiffrer, mais on sait que le problème de la pseudo-résistance est très significatif chez les personnes âgées. Dans le même ordre d’idées, nous collaborons avec le Centre de neurosciences psychiatriques du CHUV sur l’identification de biomarqueurs nous permettant d’évaluer la réponse à certains traitements.
Vous travaillez aussi sur le lien entre dépression et démence...
Tout à fait. On sait que la dépression chez l’adulte est un facteur de risque de démence à l’âge avancé. Mais quels sous-types ont potentiellement le plus de chance de provoquer cette démence - Cela fait partie des questions que nous nous posons.
A côté de vos recherches, vous êtes aussi très active dans l’Unité de psychiatrie interventionnelle, qui traite tout type de patients.
En effet : vu que c’est une unité transversale, nous sommes aussi amenés à traiter des adultes voire des adolescents dans certaines situations. Mais je n’opposerais pas, concernant la psychiatrie interventionnelle (qui est sous la responsabilité du Dr Kevin Swierkosz-Lenart, également clinicien-chercheur dans le service), la clinique et la recherche. Au contraire, dans ce contexte, le lien est très fort, la clinique générant énormément de questions de recherche : pourquoi les patients souffrant d’une certaine forme de dépression dite mélancolique semblent-ils mieux répondre à l’ECT - Quelle est la durée optimale de la crise épileptique induite par l’ECT - Voilà une question peu explorée : tout au plus, les guidelines américaines évoquent une durée minimale de 20 secondes et une durée maximale de deux minutes. C’est vague, alors que la question est cruciale : car plus la durée est longue, plus les effets secondaires, comme la confusion, seront importants chez la personne âgée. Nos données, encore très exploratoires, semblent indiquer que la réponse la plus favorable se situe entre 40 et 50 secondes de crise. Dans une approche assez pionnière, nous traitons aussi par ECT les personnes âgées souffrant de symptômes psycho-comportementaux de la démence - SCPD dans notre jargon. Ces troubles, qui se caractérisent par le refus de s’alimenter, la vocalisation, la déambulation, l’agitation, voire une forte agressivité, conduisent souvent à l’hospitalisation. Or nous avons eu des réponses très favorables avec l’ECT, même dans des cas très sévères. Ce qui permet de diminuer la durée de l’hospitalisation.
Que se passe-t-il, au niveau fondamental, quand on soumet un patient à l’ECT ?
Nous manquons encore de données, mais l’ECT semble avoir un impact positif en modulant des circuits cérébraux perturbés dans les troubles de l’humeur, en favorisant la plasticité cérébrale (et possiblement la neurogenèse) et en influençant certains neurotransmetteurs impliqués dans la dépression.
L’ECT, que le public peut assimiler aux électrochocs souvent sinistrement mis en scène au cinéma, souffre-t-il d’un déficit d’image ?
Je précise d’emblée que le traitement se fait aujourd’hui sous anesthésie. Certes, cette image un peu négative existe, mais la stigmatisation se réduit, à mesure que la demande augmente : car l’ECT peut être très efficace, notamment chez certaines personnes âgées, dans la catatonie et dans certaines formes sévères de trouble bipolaire ou de dépression, en particulier lorsque la personne ne s’alimente plus, ne s’hydrate plus ou reste immobile.




