Promouvoir une science ouverte

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La bibliothèque offre une gamme de cours sur les outils qui facilitent la mise e

La bibliothèque offre une gamme de cours sur les outils qui facilitent la mise en oeuvre de l’Open Science. ©Alain Herzog/EPFL

Dans le cadre de son 50e anniversaire, l’EPFL réitère son engagement pour une recherche ouverte et reproductible à travers d’une journée spéciale, ce 18 octobre. Interview de la présidente de l’Open Science Strategic Committee, Katrin Beyer.

Il y a 30 ans, quand le Web a été inventé au CERN, personne ne parlait d’Open Science. Aujourd’hui, Internet est devenu un des piliers de la science ouverte, fournissant aux chercheurs le moyen de partager des informations avec leurs collègues dans le monde entier.

Peu après son entrée en fonction en janvier 2017, le président de l’EPFL Martin Vetterli a lancé l’ Open Science Initiative dont le but est de sensibiliser la communauté à ce sujet essentiel. Dans la foulée, l’Open Science Strategic Committee (OSSC) a été créé afin que ses membres conseillent la direction de l’EPFL sur la meilleure façon de promouvoir l’Open Science. Il est présidé par la professeure Katrin Beyer qui détaille les opportunités et défis de l’Open Science à l’EPFL et de manière générale.

Dans quelle mesure la science est-elle ouverte aujourd’hui?

La science est certainement plus ouverte aujourd’hui qu’elle l’était il y a cinq ou dix ans, mais presque sûrement moins qu’elle ne le sera dans cinq ou dix ans. Les chercheurs partagent à une fréquence accrue leurs résultats au-delà du simple article- y incluant dorénavant le code et les données notamment - et cette pratique tend à se généraliser. En discutant de l’Open Science entre collègues, on remarque cependant d’importantes différences entre les disciplines. Cela ne signifie pas nécessairement que certaines sont plus ouvertes que d’autres, mais elles sont ouvertes de manières différentes.

Dans certains domaines, il est usuel de partager les épreuves (preprints); dans d’autres, il y a une longue tradition à mettre à disposition aussi les données. Le partage des données est particulièrement pratiqué dans les endroits où les chercheurs se partagent de grosses infrastructures, comme au CERN. Ces communautés travaillent depuis longtemps à l’établissement de normes de format de données et des autres documents. Il semble beaucoup plus difficile de créer de telles normes dans un contexte où chacun dispose de son propre laboratoire et, souvent, de son propre dispositif expérimental.

Les initiatives d’Open Science concernent plusieurs aspects clés du processus de recherche - publications, évaluation de la recherche, promotion de la carrière, affectation des fonds, etc. Cela signifie-t-il que tout le système est défectueux?

Le processus est certainement imparfait, en particulier en ce qui concerne l’accès à la littérature scientifique. Aujourd’hui, de grands éditeurs historiques contrôlent la majorité des revues dans la plupart des domaines. Ils ont des marges bénéficiaires de 30 à 40%, ce qui de facto détourne les fonds publics vers les poches d’investisseurs privés. De nombreuses universités n’ont tout simplement plus les moyens de payer les frais d’abonnement. Et bien que des services illégaux comme Sci-Hub contribuent à plus d’égalité entre les chercheurs du monde entier, compter sur un accès piraté au savoir n’est pas une stratégie viable à terme. Nous devons faire mieux.

Cela dit, le libre accès tel qu’il est mis en oeuvre aujourd’hui ne résout pas forcément le problème économique ou celui de l’égalité. Si le coût est répercuté sur celui qui publie, l’accès à la littérature scientifique sera plus large, mais seuls quelques-uns pourront publier. Le problème est complexe et exige une solution globale.

En termes d’évolution de carrière et d’évaluation des candidatures pour les financements, en théorie, le cadre est déjà là. De nombreuses universités, dont l’EPFL, ont signé la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (DORA). Elle stipule que les chercheurs doivent être jugés non seulement sur le nombre d’articles écrits et le prestige des revues dans lesquelles ils paraissent, mais aussi sur tous les types de résultats de recherche et que la qualité doit passer avant la quantité. Toutefois, dans la pratique, les comités de sélection qui doivent évaluer beaucoup de candidatures en peu de temps peinent à mettre en oeuvre la DORA. L’évaluation de la qualité d’une palette de résultats de recherche prend plus de temps que l’examen de chiffres et de titres de revues. Cela reste un défi.

Comment l’Open Science affectera-t-elle le milieu de la recherche ?

L’un des principaux objectifs de l’Open Science est d’augmenter la reproductibilité et la réutilisabilité des travaux publiés. Une plus large adoption accélérera la science en général et accroitra son impact. L’Open Science implique aussi un environnement de recherche plus inclusif. Il ne sera plus nécessaire de faire partie d’un réseau établi de chercheurs pour avoir accès à des données ou à du code; n’importe quel chercheur dans le monde pourra s’appuyer sur ces résultats de recherche.

Les jeunes chercheurs pourraient être les principaux bénéficiaires de l’Open Science. Mais ils portent aussi une lourde responsabilité: contribuant à une part importante de la recherche, ils doivent s’assurer que celle-ci est produite et documentée de sorte que d’autres chercheurs puissent facilement construire dessus. Les institutions de recherche doivent les soutenir dans cette démarche et s’assurer qu’ils disposent de tous les outils méthodologiques dont ils ont besoin.

Quelle est la stratégie de l’EPFL’

L’OSSC a choisi de promouvoir une approche bottom-up de l’Open Science. En effet, les chercheurs restent les mieux placés pour savoir où va leur discipline, innover dans les méthodes de partage de l’information au sein de leur communauté et connaître ce qui aura un réel impact pour rendre leur domaine plus ouvert. En revanche, l’EPFL se doit d’être à leur écoute et de développer l’infrastructure et les services décisifs en soutenant les scientifiques qui s’efforcent d’intégrer l’Open Science dans leur quotidien.

Il est aussi important que l’EPFL offre des possibilités de formation. La Summer school intitulée "Open Science in Practice", qui a eu lieu en septembre, a donné aux doctorants un aperçu des projets et des outils que d’autres chercheurs en début de carrière ont utilisés dans leur pratique de recherche. L’enseignement par l’exemple est le meilleur moyen de convaincre les chercheurs que l’Open Science est possible, qu’elle renforce l’impact de leur travail et que les bonnes pratiques ne demandent pas nécessairement beaucoup de temps. La bibliothèque offre également une gamme de cours sur les outils qui facilitent la mise en oeuvre de l’Open Science, ainsi que des conseils d’experts sur des sujets comme l’Open Access et la gestion des données. Nous recommandons d’élargir encore cette offre.

L’EPFL est-elle pionnière dans le domaine de l’Open Science?

Je pense que l’EPFL est à l’avant-garde, car elle s’attache à explorer les pistes les plus prometteuses et essaie d’être innovante dans son soutien à l’Open Science sur le campus. Martin Vetterli est très clair à ce sujet. Pour être juste, il faut aussi rappeler que de nombreux chercheurs de l’EPFL ont commencé à travailler de manière ouverte bien avant la création de l’OSSC. Le Swiss Data Science Center, par exemple, est un moteur dans ce domaine et un véritable atout. Sa plate-forme Renku a le potentiel de changer la façon dont nous suivons le processus de recherche et pourrait réduire considérablement le temps nécessaire à une documentation minutieuse.