Les magasins ont une histoire

Les magasins ont une histoire

Les rumeurs d’une installation imminente de Lidl et Aldi à Neuchâtel relancent un débat… qui n’a rien de nouveau ! En effet, l’émergence des géants de la vente a de tout temps suscité la polémique.Deux historiens se penchent sur l’évolution du commerce en Suisse, notamment sur la guerre entre petits magasins et grandes surfaces.

Alain Cortat en est sûr : certains articles de presse parus en 1930 pourraient être publiés à l’heure actuelle sans que personne ne s’aperçoive du subterfuge. « Bien sûr, il faudrait changer les noms des magasins », précise ce chercheur de l’Université de Neuchâtel. Entre 1930 et 1950, de nombreux textes fustigent en effet l’émergence de Migros et de Coop. Aujourd’hui, les mêmes critiques, la même peur, font état dans la presse du déferlement de mastodontes comme Aldi ou Lidl.

Alain Cortat et son collègue Joël Jornod suivent l’évolution, au cours du temps, du commerce de détail en Suisse. Ils observent comment les petits magasins ont progressivement cédé la place aux grandes surfaces. «Cela ne s’est pas fait sans com-bats», relève Alain Cortat. « En 1933, à force de lobbying, les représentants du petit commerce parvien-nent à faire voter un Arrêté fédéral urgent qui entrave sérieusement les grands magasins. Désormais, ces derniers ont l’interdiction de développer de nouvelles succursales, de s’agrandir ou d’ajouter à leurs rayons de nouveaux produits. » Pour Alain Cortat, il s’agit d’une « grande rupture de la liberté de commerce en Suisse ». L’arrêté est abrogé en 1945. Immédiatement, les grands magasins reprennent leur croissance. Au détriment des petits commerçants qui perdent progressivement leur statut et leur raison d’être. Alain Cortat cite le cas des épiceries qui disparaissent.

L’historien relève à ce titre un parallèle avec l’émergence dans les années trente du Parti des paysans, artisans et bourgeois (PAB), ancêtre de l’actuel UDC et les difficultés des petits commerces et des petits artisans. « Nombre de ces perdants de la modernisation de l’économie se retrouvent au sein du PAB qui se renforce du coup considérablement. » Un avis que le scientifique range pour l’instant prudemment au rang de simple hypothèse de travail.

« Malgré cette évolution, la Suisse n’a jamais compté de temples du commerce comparables à ceux de Paris, Londres ou New York », poursuit Joël Jornod. La majorité de nos grands magasins se cantonne dans des villes de moyenne importance. D’où l’appellation de « petits grands magasins » que leur a mali-cieusement donné l’historien. « Prenez Gonset, reprend Joël Jornod, cette entreprise familiale voit le jour durant l’hiver 1870-1871 à Yverdon sous la forme d’une boutique de mercerie, nouveautés et chaussures. Elle s’implante dans dix-huit autres petites villes et grands villages de Suisse romande dès 1920, ainsi qu’à Brigue, à Laufon et à Viège. Autour de 1925, elle s’oriente vers l’assortiment du grand magasin. »

Ce vaste choix à l’intérieur d’une même surface commerciale est aujourd’hui devenu la norme. Mais il ne faut pas oublier que, pendant des siècles, le client ne se voyait présenter qu’un assortiment restreint. Qu’il ne pouvait d’ailleurs pas toucher lui-même ! Comme le soulignent les deux chercheurs, le passage au libre-service, dans les années 1950, constitua une véritable révolution dans les habitudes. « Avant, c’était l’épicière qui prenait sur les rayons les articles que lui demandait le client. Cela lui permettait au passage de gérer ses stocks. »

Concernant le choix d’articles offert à la clientèle, les deux chercheurs font état d’un actuel « retour en arrière » chez certains grands magasins. Ces derniers tentent de séduire une clientèle particulière au travers de magasins mono-marques réunis dans une grande surface.

Enfin, Joël Jornod et Alain Cortat ont laissé de côté les deux principales grandes surfaces suisses Migros et Coop « déjà bien étudiées par d’autres ».