Réinterprétation de l’histoire par décret

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Le président russe Vladimir Poutine réécrit le passé comme bon lui semble : A la veille de l’anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, il déclare une fois de plus que la guerre contre l’Ukraine est la continuation de la lutte héroïque de l’Union soviétique contre les nazis et l’Occident. Des chercheurs de l’Université de Bâle mettent cette stratégie en perspective.

Mi-janvier, Vladimir Poutine a déclaré par décret que 2025 serait l’année du ’défenseur de la patrie’ : Le 9 mai marquera le 80e anniversaire de la victoire de l’Armée rouge sur l’Allemagne nazie. Dans son décret, Poutine associe toutefois la célébration du 80e anniversaire de la victoire de la ’Grande guerre patriotique’ aux ’exploits des participants à l’opération militaire spéciale’, c’est-à-dire à la guerre contre l’Ukraine. Dans un reportage de la chaîne de télévision russe Pervy Kanal, il ne mentionne pas seulement les préparatifs de l’anniversaire, mais insiste également sur la préservation de la ’vérité historique’ - une notion inscrite dans la Constitution russe depuis 2020.

Le reportage donne la parole à d’autres historiens et hommes politiques. Ils accusent notamment la Pologne de diffuser de faux récits historiques sur la Seconde Guerre mondiale et de démolir des monuments soviétiques. Ailleurs, ils affirment qu’avec l’’opération spéciale’ en Ukraine, on combat aujourd’hui le même ennemi qu’il y a 80 ans : le national-socialisme. L’article se termine par des images de symboles nationaux-socialistes en Ukraine.

La guerre n’a jamais été terminée

Ces derniers mois, le ministère russe de la Culture mène une campagne de grande envergure à l’occasion du 80e anniversaire de la victoire. Le fait que l’on fasse régulièrement référence à la guerre contre l’Ukraine s’inscrit dans la politique historique menée jusqu’à présent par le régime de Poutine. Celle-ci vise toujours à déduire des revendications de domination passées de la Russie un caractère obligatoire pour le présent. C’est pourquoi le récit selon lequel la Russie se trouve dans une grande guerre avec ’l’Occident collectif’ est propagé précisément à l’occasion du jubilé de la victoire.

Le récit actuel en Russie est le suivant : en 1945, la guerre n’était pas terminée. Aujourd’hui, on la termine. On libère l’Ukraine des nazis, comme on a libéré l’Europe des nazis en 1945", explique Benjamin Schenk. Le professeur d’histoire de l’Europe de l’Est à l’université de Bâle mène des recherches sur la politique historique et la nostalgie impériale en Russie.

Pendant longtemps, le slogan "Plus jamais ça" était présent en Russie lorsqu’il s’agissait de commémorer la Grande Guerre patriotique", explique Schenk. Entre-temps, ce slogan a été presque entièrement remplacé par le slogan ’Nous pouvons le refaire’, ce qui montre à quel point le souvenir du jour de la victoire du 9 mai a changé. Le récit historique actuel ne considère plus la guerre dans sa dimension tragique. Il ne s’agit plus principalement des victimes, mais surtout des vainqueurs’.

Selon l’historien de l’Europe de l’Est, la victoire de l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale n’a pas été perçue comme une libération, mais comme le début d’une nouvelle occupation. Les gens en Pologne ou dans les pays baltes perçoivent le slogan ’Nous pouvons le refaire’ comme la menace d’une Russie néo-impériale’. La raison de ce phénomène peut être observée actuellement sur la chaîne de télévision Perwy Kanal, qui traite de la libération des villes polonaises par l’Armée rouge il y a 80 ans et de la prétendue réinterprétation révisionniste de ces événements en Pologne.

Cela va de pair avec le fait que le stalinisme a fait l’objet d’une réinterprétation positive sous Poutine. Dans les manuels scolaires, Joseph Staline est décrit comme un ’manager efficace’ qui a réussi à moderniser le pays et à le mener à la victoire pendant la guerre. En revanche, le pacte Hitler-Staline n’apparaît plus, car cela pourrait donner une mauvaise image de la ’Grande guerre patriotique’ et nuire au récit selon lequel la Russie lutte aujourd’hui encore contre le nazisme.

Des célébrations annuelles fastueuses

Le mélange de culte héroïque de la victoire et de revendication néo-impériale est particulièrement visible le 9 mai à Moscou. Entre 1945 et 1989, l’Union soviétique n’a organisé que quatre défilés pour le ’Jour de la victoire’. Sous Poutine en revanche, le défilé militaire en grande pompe a désormais lieu chaque année.

Dans le stalinisme en particulier, il existait un fort récit héroïque. La victoire était considérée comme le résultat des actions de Staline’, explique Kira Valter. Dans sa thèse de doctorat à l’université de Bâle, elle s’intéresse à la culture de la mémoire de la guerre de l’Etat soviétique. Elle analyse entre autres les discours prononcés entre 1945 et 1987 à l’occasion de l’anniversaire de la fin de la guerre. Dans ces discours, la victoire de la Seconde Guerre mondiale a souvent été interprétée comme le fondement de toute autre victoire future. Au fond, il s’agissait toujours du conflit avec l’Occident, selon Valter.

On le voit aussi aujourd’hui quand Poutine présente la guerre contre l’Ukraine comme une guerre contre l’OTAN, dit Benjamin Schenk : ’Cela place cette guerre dans une longue série de guerres dans lesquelles la Russie a réagi aux attaques occidentales et a gagné’. Si on regarde la télévision d’Etat toute la journée et qu’on entend toujours l’histoire selon laquelle cela va se répéter, on commence à y croire.