Théorie du complot: rien n’arrive par hasard, non?

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Depuis quelques années, le phénomène des théories du complot occupe une place considérable dans le débat public. Pour expliquer cette suspicion généralisée, on impute souvent aux «conspirationnistes» une vision binaire dans laquelle le hasard n’existe pas. Une hypothèse remise en question par un groupe de recherche des Universités de Fribourg et Paris-Saint-Denis.

Chaque événement majeur est désormais accompagné d’une ou plusieurs «explications alternatives» remettant en cause le discours «officiel» et signalant des incohérences (prétendues ou réelles) qui indiqueraient les intentions cachées et malhonnêtes de groupes puissants. Des études menées dans divers pays ainsi qu’à l’Université de Fribourg ont déjà associé divers processus sociologiques et psychologiques à la «mentalité conspirationniste»: polarisation idéologique, rupture de confiance envers les «élites», tendances paranoïaques, raisonnements orientés et tronqués, anxiété face à la complexité... Dans ce cadre, des commentateurs ont émis l’idée, souvent reprise, que les «conspirationnistes» répondent à un schéma de pensée très simple (une «heuristique») qui tiendrait en ces quelques mots: «rien n’arrive par hasard». Cette posture conduirait à des interrogations telles que «à qui profite le crime?» et faciliterait l’adhésion aux théories du complot.
Cependant, cette hypothèse n’avait jamais été mise à l’épreuve directement. Trois chercheurs des Universités de Fribourg et de Paris-Saint-Denis ont mis en lien leur expertise en psychologie cognitive, sociale et mathématique, afin de procéder à un test simple: si l’adhésion aux théories du complot est véritablement liée à l’heuristique généraliste «rien n’arrive par hasard», cela devrait se manifester par une perception particulière de celui-ci. Par exemple, une séquence de «pile ou face» devrait sembler moins aléatoire à quelqu’un qui croit aux théories du complot qu’à quelqu’un qui n’y croit pas.
Idée reçue
Au cours de 3 expériences, plus de 400 participants ont estimé à quel point des séquences binaires de longueur égale, telles que «XXXXXXXXXOOX» ou «XOOXOXOOOOXX», leur semblaient être le fruit du hasard ou d’un processus déterministe ou intentionnel. Dans ces exemples, on voit que la première séquence paraît moins aléatoire que la seconde, une intuition mathématiquement justifiée, qui fournit une assise objective au concept de hasard. Parallèlement, les sujets étaient amenés à remplir des questionnaires mesurant leur adhésion à plusieurs niveaux de «complotisme»: méfiance générale à l’égard des autorités, croyances spécifiques à des théories du complot «classiques» (11 septembre, Lady Diana, assassinat de JFK, etc.) ou encore susceptibilité aux complots «interpersonnels» (impliquant par exemple une conspiration de collègues de travail).
Les résultats, publiés dans la revue Psychological Science, viennent contredire l’idée selon laquelle, pour les complotistes, «rien n’arrive par hasard». Ils indiquent, au contraire, qu’il n’y a aucun lien entre la capacité à percevoir le hasard et cette mentalité. Bien que séduisante et pratique, cette hypothèse de base doit donc être écartée et la recherche s’ouvrir à une explication plus nuancée. «Comprendre la mécanique des théories du complot est un défi capital et urgent dans un contexte politico-médiatique marqué par une rupture de confiance, des polarisations idéologiques favorisées par des flux d’information dits "alternatifs", et une défiance généralisée envers les "élites" et les "experts". Notre recherche situe aujourd’hui les ressorts de la mentalité conspirationniste à un niveau cognitif plus complexe», commentent les trois chercheurs.

Lien vers l’article:
Sebastian Dieguez, Pascal Wagner-Egger et Nicolas Gauvrit, «“Nothing happens by accident”, or does it? A low prior for randomness does not explain belief in conspiracy theories», Psychological Science.
http://pss.sagepub.com/­content/ea­rly/2015/0­9/19/09567­9761559874­0.abstract