
Des arbres qui font de l’ombre, des pelouses pour jouer ou pique-niquer et des parterres de fleurs colorés : une ville, c’est plus que de l’asphalte entre des rangées de maisons. Les espaces verts sont un critère important de la qualité de vie, comme l’illustrent divers classements de villes. Dès le milieu du 19e siècle, ces îlots de verdure et de couleurs ont fait partie de l’aménagement urbain.
Le projet de thèse ’Die Stadt Luzern und das Grüne : Eine Geschichte urbaner Natur im 19. und 20.Jahrhundert’ (La ville de Lucerne et la verdure : une histoire de la nature urbaine aux 19e et 20e siècles), que Linus Rügge achèvera prochainement au département d’histoire de l’Université de Bâle, porte sur les critères qui ont présidé à la conception. Le fait que les villes et la nature soient aujourd’hui considérées comme des contraires qu’il s’agit de réconcilier doit avoir une histoire. Je veux en savoir plus à ce sujet’, explique Rügge, qui a grandi à Lucerne, pour justifier son intérêt pour la recherche.
Représentations esthétiques de la nature
Le développement urbain et les changements sociaux étaient et sont toujours étroitement liés’, sait l’historien. C’est ce que montrent plusieurs études de cas qu’il étudie dans sa thèse de doctorat. A Lucerne, le tourisme a été très tôt une force motrice du développement urbain. Ainsi, des considérations esthétiques ont joué un rôle dans l’aménagement des espaces urbains ; l’image du lieu devait avoir de l’allure et la vue sur les montagnes depuis les chambres d’hôtel ne devait pas être obstruée par des cheminées d’usine ou des immeubles d’habitation.Un autre exemple est celui des zones humides le long du lac des Quatre-Cantons : au début du 20e siècle, une invasion de moustiques y sévissait chaque printemps et durait plusieurs semaines, sans que l’on puisse en venir à bout. La ville de Lucerne a donc fait répandre du diesel dans les zones humides afin de tuer les larves de moustiques. Plus tard, l’insecticide DDT de la chimie bâloise a été utilisé. Lucerne ne devrait pas être considérée comme une destination touristique en retard parce qu’elle n’a pas su gérer ce problème", explique Linus Rügge. Les avertissements des pêcheurs et des agriculteurs locaux, qui se plaignaient de la diminution des poissons et de la pollution du foin, n’ont longtemps pas été pris au sérieux. Finalement, le problème a été résolu en asséchant les zones humides et en indemnisant les pêcheurs. Tout le monde a pu vivre ainsi - sauf les roseaux, les poissons et les moustiques qui ont dû céder la place’, poursuit l’historien.
L’esprit du temps participe à la création
A partir du milieu du 19e siècle, des institutions ont vu le jour avec les services de jardinage de la ville, qui s’occupaient de l’entretien des espaces verts de la ville et les développaient. Les collaborateurs allaient chercher l’inspiration ailleurs pour l’aménagement, comme en témoignent les récits de voyage, par exemple celui du jardinier municipal lucernois Xaver Schlapfer : il entreprenait des excursions dans d’autres villes et y puisait des idées pour son propre travail. A Gand et à Bruxelles, il s’est par exemple inspiré des concours de plantations de balcons et, à partir de 1908, Schlapfer a récompensé les plus belles décorations de façades lucernoises. Les prix consistaient en palmiers exotiques pour le salon. Très vite, la société d’horticulture de Bâle reprit l’idée et tenta de motiver la population bâloise à jardiner en organisant un concours de décoration florale. Le jardinier de la ville de Lucerne, Schlapfer, visita également Bâle à plusieurs reprises et trouva qu’elle était à la pointe du progrès ’par la splendeur et la diversité de l’horticulture ornementale moderne’. Il fut particulièrement impressionné par les nénuphars du jardin botanique et par le nouveau parc de Schützenmatt.Avoir un parc était à l’époque un must pour une ville moderne", explique Linus Rügge. Contrairement aux parcs plus anciens, qui avaient surtout un caractère décoratif, les parcs dits populaires sont devenus à la mode après 1900, où les gens pouvaient se promener librement dans les espaces verts et se rencontrer pour jouer ou pique-niquer. Avec l’introduction de la journée de huit heures, ils avaient plus de temps libre et, face à la croissance des villes et à l’augmentation du trafic, les parcs étaient des oasis de calme bienvenues. On considérait en outre qu’il était important que les enfants puissent jouer dehors’, explique Rügge. Le Schützenmattpark de Bâle disposait d’un kiosque à musique et d’une aire de jeux qui se transformait en patinoire en hiver, des offres de divertissement très appréciées. Derrière tout cela, il y avait aussi une idée d’ordre politique : le parc populaire devait rassembler toutes les couches de la population et poser la première pierre d’un peuple d’État sain et satisfait", raconte Linus Rügge.
Les exigences évoluent
A Lucerne, une zone de détente de proximité pour la population urbaine a été créée au Rotsee, un peu en dehors de la ville. Jusque dans les années 1920, le lac était un cloaque sur les rives duquel étaient entreposées des ordures’, sait Linus Rügge. Mais la ville s’est développée. Lorsque de nouvelles maisons ont été construites à proximité du lac, leurs propriétaires se sont opposés à la puanteur et se sont battus pour l’assainissement du lac. L’association de quartier voulait préserver le caractère rural de la région et a créé la première réserve naturelle de la ville", explique Rügge. Un règlement de construction interdisait en outre les grands immeubles locatifs et tenait ainsi les familles pauvres à l’écart.La réserve naturelle existe encore aujourd’hui et le Rotsee accueille régulièrement des régates d’aviron. Linus Rügge le sait : ’A l’époque, les motifs étaient aussi fortement égoïstes, car on voulait préserver l’idylle rurale de son propre environnement résidentiel. Mais malgré cela, nous profitons encore aujourd’hui des résultats de ces initiatives.’
Entretenir l’existant et préparer l’avenir
L’idée selon laquelle les éléments verts dans l’espace urbain sont importants pour la détente et le rassemblement de la population a perduré, surtout à l’époque de la densification des constructions et du changement climatique. Les aspects importants lors de l’aménagement de ces surfaces sont la biodiversité, la désimperméabilisation, la qualité de l’air et le rafraîchissement ainsi que le passage à des espèces plus résistantes au climat. Les espaces verts de la ville de Lucerne suivent également ces principes pour l’entretien et le développement des arbres et des espaces verts.Ces efforts sont importants", estime Linus Rügge. Mais il faut toujours écouter attentivement quelles espèces, quels paysages pétrolifères, quels objectifs et quels idéaux doivent être encouragés lorsqu’on parle de ’nature’. Mes recherches montrent toutefois que tous les arguments en faveur de la nature au 20e siècle n’étaient pas aussi désintéressés qu’il y paraissait. Et j’aimerais faire prendre conscience que différents acteurs aux intérêts multiples et parfois contradictoires parlaient au nom de la nature urbaine. Il est important de garder cela à l’esprit aujourd’hui encore".



